À L’INSTAR D’AURES RELIGIONS FAUT-IL RÉFOMER L’ISLAM ?

 


Extrait de propos recueillis auprès de Reinhard Schulze,

professeur à l’université de Berne

janvier 2015.


Certains philosophes critiques, comme Abdennour Bidar dans sa « Lettre ouverte au monde musulman », ou Abdelwahab Meddeb, appellent à un sursaut intellectuel, à une grande réforme car ce sont les croyants qui ont fabriqué l’islam.

Jusqu’aux années 1960, il existait dans le monde arabo-musulman un grand débat libre sur la question de l’historicité de l’islam. Des grands savants comme Amin al-Khûlî, Ahmad Khalafallâh ou d’autres avaient des vues très modernes sur la question. Ils pensaient que l’islam devait être adapté à son contexte historique et qu’aucune interprétation n’était valable pour toutes les époques.

Ce débat a été détruit sous l’influence de l’Égypte de Nasser, de la Syrie baassiste, etc... La grande Université al-Azhar du Caire a été étatisée en 1961. Du coup, le public musulman a commencé à se recroqueviller, et les savants qui ont voulu poursuivre ce débat ont émigré, notamment à Paris, qui est devenu pour un temps le centre du débat islamique. Au Caire, à Damas, à Bagdad, il est resté un grand vide.

Ce vide a été rempli en partie par le wahhabisme et le puritanisme, qui ont joué le rôle de conscience critique face au monopole étatique sur l’islam. À partir de là, le discours apologétique a pris le pas sur le discours critique, l’éclipsant presque complètement. Plus tard, dans les années 70-80, l’islam a été un moyen pour les populations arabo-musulmanes d’affirmer leur autonomie face à des États autoritaires qui voulaient régenter tous les aspects de la vie sociale.

Conséquence de tout cela, l’éducation islamique s’est considérablement appauvrie. Le vide laissé par les intellectuels a donc été comblé par des penseurs médiocres et une littérature de pacotille. Déjà, dans les années 50, un Frère musulman radical nommé Abdelkader Aouda prêchait dans les mosquées qu’il fallait brûler tous les livres islamiques à part le Coran et la tradition prophétique.

La notion de djihad :

À l’origine, pour une partie du culte musulman la visée est la reconquête de La Mecque. Mais après 630, quand elle fut conquise, il n’y avait plus besoin de djihad, tout était fini !  Or, le djihad des temps modernes est une invention allemande.

En 1914, les orientalistes allemands ont revivifié ce concept moribond, en donnant l’impression que c’était important dans l’islam. Ils sont donc allés expliquer au régime ottoman qu’il devait se servir de ce concept auprès des populations colonisées par les Anglais et les Français, afin de mieux les combattre. Le djihad est donc un produit d’importation

Au XIXe siècle les musulmans ont fait évoluer l’islam selon les standards de pensée européens de l’époque :

La tradition islamique, dans son ambiguïté, s’apparente à la philosophie postmoderne, basée sur la pluralité des interprétations. L’islam a d’ailleurs connu l’athéisme, mais aussi la caricature du Prophète. Le succès moral de l’islam dépend davantage de la formation des élites et de leur capacité à obtenir un consensus au sein des sociétés musulmanes que d’un cadre intellectuel strict. Le XXe siècle, avec la construction d’un discours homogène sur ce qu’est l’islam, a marqué un tournant. À partir de là, autour des représentations du Prophète, se joue une bataille pour le monopole du discours sur ce qu’est l’islam.

Dans le christianisme, en comparaison, les courants radicaux se cantonnent à quelques sectes identifiées, comme celle des évangéliques. Les courants rigoristes tels que celui des intégristes du XXe siècle se sont formés sous l’influence de l’approche positiviste, qui ne laisse pas de place au doute et à l’ambiguïté, ainsi que des théories d’Auguste Comte.

Qui pourrait mener un débat critique sur l’islam aujourd’hui ?

Ce débat pourrait être initié par des universitaires, des journalistes et des blogueurs islamiques, tous ceux qui disent que l’éducation (au sens allemand de Bildung) implique la construction de la personnalité et est importante pour façonner un discours critique. Un bon nombre, aujourd’hui, estime qu’il faut travailler sur la tradition et pas avec la tradition.

Internet est une malédiction ! Il donne l’impression que le savoir ne dépend pas d’un échange, d’un débat, mais qu’il suffit d’avoir lu trois pages pêchées on ne sait où pour affirmer qu’on détient la vérité. Sans sphère critique, sans contrôle intellectuel, sans justification de ses paroles, on dit tout et n’importe quoi. Et c’est ainsi que l’islam est devenu un fantasme délimité par des dogmes.

La charia :

La charia n’est pas la loi islamique. Dans une interview récente, le grand mufti d’Égypte Shawki Allam l’a dit très explicitement devant des journalistes médusés ! En fait, il n’y a pas moyen de définir ce qu’est la charia une fois pour toutes : c’est seulement l’interprétation, par les juristes, de ce qui pourrait être la norme dans une société et une époque données. La charia est un produit intellectuel, pas une loi divine. En Occident, on a une idée de la charia comme une sorte de loi du talion complètement rétrograde qui peut vous faire littéralement perdre la tête ! Cette idée totalement fausse ravit les islamistes radicaux, bien sûr, eux qui bâtissent un islam imaginaire correspondant parfaitement aux attentes apeurées des Occidentaux.

Entre ces deux fronts, les intellectuels musulmans se retrouvent bien seuls, et ils manquent de ressources pour lutter contre ce dévoiement total de l’islam. D’où la nécessité d’une académie importante, libérée du contrôle de l’État. C’est en ce sens qu’a plaidé Gamal al-Banna en Égypte pour rétablir l’autonomie de l’Université al-Azhar. À ses yeux, et il a raison, c’est le seul moyen de relancer un discours critique et de changer l’image de l’islam. Mais l’État refuse, parce qu’il a peur. Gamal al-Banna dit clairement que l’islam n’a pas pour vocation de créer un système judiciaire. La charia n’est que le reflet de l’avis des juristes ! Elle peut être à l’origine de la justification des normes sociales, mais ne peut pas les créer. Est-ce possible par exemple d’abolir la polygamie au Caire, voire en Arabie saoudite ? comme elle est interdite en Tunisie depuis 1957 ? Certains juristes musulmans disent que oui, mais pas tous. L’important, c’est de rouvrir le débat, montrer qu’il existe et le soutenir. Le soutien et l’apport de compétences intellectuelles libres des Occidentaux sont indispensables.

Peut-il exister une démocratie islamique ?

Non car il n’existe pas non plus de démocratie chrétienne, ou de démocratie juive. La tradition islamique peut en revanche justifier les principes de la démocratie tels que l’État de droit, ou une forme de séparation entre l’État et la religion. La laïcité dans sa forme la plus stricte, à la française, est difficile à accepter. Certains, comme Soheib Bencheikh, le mufti de Marseille, affirment que la société musulmane peut être laïque, mais pour la majorité des penseurs musulmans, un sécularisme à l’allemande, où le respect de l’État de droit s’accompagne d’une sauvegarde de la sphère religieuse, est plus acceptable. Les universités allemandes, par exemple, ont ouvert des instituts de théologie où prend place un débat critique sur l’islam.


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