LE RISQUE DES ESPACES VIRTUELS PARALLÈLES
Excellent article de Usbek et Rica, le média qui explore le
futur
Fuite
en avant de l’hyperconsommation, du distanciel… Le métavers, en créant un
espace virtuel parallèle dont les contours, bien qu’encore à peine esquissés,
dévoilent d’immenses potentialités, fait peser le risque d’une accentuation de
la virtualisation de nos vies, déjà largement accélérée par la crise sanitaire.
Et la séduction qu’il opère témoigne d’une crise existentielle profonde au sein
de nos sociétés, selon Alexandre Pachulski, Author, Speaker & Co-Founder de
Talentsoft. 28 avril 2022
À l’heure où
Elon Musk et quelques autres tycoons préparent notre exil sur Mars ou dans
l’espace, d’autres nous préparent-ils un repli dans le métavers (contraction de
« Meta » et de « Universe ») ? Pour ceux qui ont déjà entendu parler de ce terme, le
regard porté sur le métavers est le même que celui porté par nos parents sur les jeux vidéo ou celui de nos grands-parents sur
la télévision : il s’agit d’un nouvel espace de distraction
visant à fuir la réalité. Pour beaucoup d’autres, ce terme
vient rejoindre la longue liste de termes incompréhensibles du moment : IA,
blockchain, NFT, etc. Comme bien souvent, la réalité – même virtuelle – est
plus nuancée que cela.
Retour
vers le futur ?
Lorsque l’on
évoque le terme métavers comme la dernière mode technologique, les gens pensent
spontanément à Ready Player One, réalisé par Steven Spielberg en 2018. Dans ce
film, le métavers s’appelle l’Oasis, et les gens viennent s’y réfugier afin de
fuir une réalité dystopique. Le terme métavers trouve pour certains sa source
dans le roman de Neal Stephenson de 1992, Snow Crash, oubliant que son
véritable ancêtre est en fait le cyberspace de William Gibson, auteur en 1984
du fameux Neuromancer, à l’origine du cyberpunk.
Notre
expérience du métavers elle-même ne date pas d’hier. Les casques de réalité
virtuelle existent depuis 1968, mais étaient à l’époque bien trop lourds pour
sortir des laboratoires de recherche. Dès 1989, on pouvait se plonger dans Sim
City, jeu vidéo permettant de créer et modifier des villes à sa guise. En 2003,
on pouvait vivre une vie parallèle dans Second Life. Pourtant, tout comme
l’intelligence artificielle a dû attendre plus de cinquante ans pour pénétrer
la sphère grand public, ces métavers n’ont pas provoqué la – potentielle –
révolution attendue. Manquait-il cette touche supplémentaire immersive apportée
par les casques high-techs de Microsoft et autres Facebook ? Ou manquait-il tout simplement une
raison de s’y rendre aussi régulièrement que sur le Web ?
Le
métavers, nouveau tremplin pour la consommation en ligne
La
consommation en ligne largement favorisée par la crise sanitaire pourrait bien
trouver un nouvel essor au sein du métavers. Les afficheurs peaufinent
actuellement leurs nouveaux panneaux publicitaires au sein de métavers, faisant
dérouler leurs panneaux pour y vanter les mérites de telle ou telle marque. En
étant copieusement rémunérés évidemment. Les enseignes de vêtement conçoivent
de leur côté la mode virtuelle de demain afin que nos avatars soient les plus
beaux possibles. Sachant que si l’on prend l’exemple des baskets, il est
possible de vendre pour 3,1 millions de dollars de sneakers NFT en à peine 7
minutes. Le NFT étant au métavers ce que le certificat d’authenticité numéroté
est au monde réel.
L’art
pourrait bien également se consommer à la maison. On peut ainsi découvrir
Notre-Dame ou la Chapelle Sixtine sans avoir à prendre le train ou l’avion.
On peut
également investir dans l’art numérique à des fins financières ou tout
simplement pour décorer son métavers préféré. L’œuvre d’art numérique Everydays
: The First 5000 Days de l’artiste numérique Beeple s’est vendue pour plus de
69 millions de dollars en tant que NFT, faisant d’elle l’une des œuvres les
plus chères jamais vendues aux enchères.
La
gestion des stocks est-elle devenue à ce point couteuse qu’il vaut mieux
habiller nos avatars ? Les ressources sont-elles à ce point raréfiées qu’il vaut mieux explorer la planète de la maison ?
Si Marcel
Duchamp et son urinoir nous ont appris en 1917 que l’art est un référentiel
pour le moins subjectif, on peut néanmoins se questionner sur les bien-fondés
de ce nouvel espace de consommation virtuel à grande échelle. La gestion des
stocks est-elle devenue à ce point couteuse qu’il vaut mieux habiller nos
avatars ? Les ressources sont-elles à ce point raréfiées qu’il vaut mieux explorer la planète de la maison ? En n’oubliant pas au passage que le numérique pollue d’ores-et-déjà plus que le trafic aérien (3,5 % des gaz à effet de serre contre 2,5 %).
Notre envie de croiser des gens s’est-elle à ce point étiolée que l’on préfère
parler avec des avatars depuis son canapé, ce qui pourrait parachever le
travail effectué par la Covid-19 au sein de l’entreprise ?
La
fuite en avant du distanciel ?
Je me
souviens qu’au début de ma carrière professionnelle, les responsables des
ressources humaines les plus innovants s’imaginaient déjà dispenser leurs
formations au sein de Second Life. Les MOOC et autres dispositifs
d’apprentissage à distance étant depuis passés par là, se lancer dans un
compagnonnage 3.0 paraît aujourd’hui plus évident que jamais.
Pourquoi ne
pas apprendre la chirurgie, le pilotage de drones, la couture, dans des
métavers dédiés, plutôt que d’avoir à réunir les conditions nécessaires du
réel, plus couteuses et moins sécurisées ?
Pourquoi
retourner au bureau en bravant les multiples épreuves du quotidien quand on peut collaborer à distance avec ses collègues de manière totalement immersive, comme nous
le propose par exemple Microsoft avec sa nouvelle plate-forme, Mesch ?
Des
méta-apprentissages doivent impérativement être créés et dispensés si l’on ne
veut pas transformer les personnes au travail en zombies individualistes
Si la crise
sanitaire a largement fait du télétravail une norme, et ainsi renforcé
l’équilibre vie pro-vie perso auquel tant de gens aspiraient, elle a aussi créé
les challenges qui vont avec : réinvention de l’espace de travail, réinvention
du management, réinvention de la collaboration, etc. Venant parfois faire
oublier aux personnes au travail qu’elles appartenaient à des collectifs et ne
pouvaient systématiquement faire primer leurs contraintes individuelles sur les
priorités et besoins collectifs.
Qui dit
réinvention dit accompagnement. Or, à l’instar de ceux qui voulaient interdire
l’accès à Facebook au sein de l’entreprise, bon nombre de dirigeants et
managers sont vent debout face à ces tendances sociétales, ne sachant comment
les appréhender. Des méta-apprentissages (apprendre à apprendre à distance ou
dans le métavers) doivent donc impérativement être créés et dispensés si l’on
ne veut pas transformer les personnes au travail en zombies individualistes.
La
fuite en avant de la société ?
Finalement,
on peut se demander si l’évolution du métavers ne trouve pas sa racine dans
cette réplique de Ready Player One : « Les gens viennent à l’Oasis pour tout
ce qu’ils peuvent faire. Mais ils y restent à cause de tout ce qu’ils peuvent être
».
Sommes-nous
à ce point désespérés, résignés, apeurés, écœurés, que nous préférons nous
réfugier dans un monde parallèle, loin des contingences économiques, sociales,
financières, environnementales du quotidien ?
La volonté
de recréer un espace virtuel parallèle ne témoigne-t-elle pas d’une crise
existentielle plus profonde ? Sommes-nous à ce point désespérés, résignés, apeurés, écœurés, que nous préférons nous réfugier dans un monde parallèle, loin des contingences économiques, sociales, financières, environnementales du quotidien ?
Tout comme
l’intelligence artificielle peut aussi bien nous piquer notre boulot que nous
sauver d’un infarctus, le métavers peut se transformer en abrutisseur 3.0 ou
nous offrir des moyens de collaboration, de communication et de formation
inégalés. Pour transformer ce qui n’est qu’un outil en instrument, il faut en
revanche une vision, des buts, des valeurs, une éthique. Autant d’éléments de
réflexion absents du débat public, laissant le champ libre à ceux qui ont non
seulement des moyens mais aussi des buts très clairs : utiliser au maximum
notre temps de cerveau disponible, dans leur propre intérêt bien sûr.
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