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Circulaire du 27 septembre 1934
Cette circulaire au ton sulfureux
est celle d'Albert SARRAUT, Ministre de l'Intérieur
sous le gouvernement de Gaston DOUMERGUE [A. SARRAUT : Sénateur Gauche
Démocratique]. Sans m'appesantir sur les idées politique et prises de position
de cet homme, je ne peux m'empêcher de saluer ce texte qui est une vraie pépite,
tant il fustige "le manque de courage.. et la veulerie de certains chefs
de service qui donnent à leurs subordonnés des notes "qui ne signifient
plus rien…et qu'il devient impossible de distinguer de l'agent médiocre ou même
franchement mauvais, le fonctionnaire de mérite, finalement victime de cet
égalitarisme coupable, alors que seul pourtant il a droit à la sollicitude de
ses chefs." Les "incidents récents" dont parle le ministre de
l'époque font référence à l'affaire SEZNEC (voir l'article concerné sur mon
Blog) où s'illustra un policier trop bien noté, l'inspecteur BONY, figure de la
police parisienne qui sera confondu dans des falsifications de documents et
exclu de la police. On le retrouvera sous l'occupation, tortionnaire rue
Lauriston. Il sera fusillé à la Libération.
Voici le fac-similé de cette circulaire suivi de l'article 65 de la loi du 22 avril 1905 cité dans le texte :
LE MINISTRE DE L’INTERIEUR
à Messieurs les Préfets,
En
communication à :
Monsieur le Gouverneur Général de
l’Algérie,
Monsieur le Directeur Général de la
Sûreté Nationale
Messieurs les Directeurs et Chefs
de Service de
L’Administration
Centrale,
Monsieur le Directeur Général des
Services
d’Alsace et
de Lorraine,
Des incidents récents, dont s’émeut l’opinion publique, ont mis en relief
l’effet néfaste d’une pratique administrative qui, depuis un trop long temps,
exerce dans les cadres des services publics son action d’injustice ou
d’immoralité. Je veux parler de l’insouciance ou de l’insincérité qui président
à l’établissement des notes inscrites par certains chefs aux dossiers de leurs
subordonnés.
Il n’est que de compulser ces dossiers pour pressentir que, trop souvent,
la vérité n’y est pas exprimée. Il fut un temps où le supérieur s’honorait de
noter avec une franchise sans réticence le fonctionnaire placé sous ses ordres.
Certaines de ses appréciations, destinées à l’audience de l’autorité
supérieure, gardaient, il est vrai, un caractère secret et confidentiel. Elles
pouvaient, à ce titre, favoriser le déni de justice en empêchant l’intéressé
qui les ignorait de relever appel d’une critique et d’un tort immérités.
L’article 65 de la loi du 22 avril 1905 a voulu écarter l’éventualité d’un tel
abus en prescrivant la communication intégrale de ses notes au fonctionnaire ou
employé de l’Etat, avant toute mesure
disciplinaire, déplacement d’office ou
retard dans l’avancement à l’ancienneté.
Equitable dans son inspiration, cette mesure supposait, pour être saine
dans son application, une condition essentielle : la conscience et le
courage du chef responsable des notes données.
J’ai le regret de constater, pour ce qui me regarde, je veux dire pour les
services publics qui relèvent de mon autorité, que cette condition est loin
d’être partout observée. Les notes, dans
un grand nombre de cas, ne signifient plus rien et ne fournissent plus le
renseignement complet et véridique sur la moralité, la valeur, la compétence du
fonctionnaire. Conçues soit dans la
grisaille d’une appréciation qui ne veut pas se compromettre, soit dans la
monotonie d’une louange banalement distribuée, elles n’apportent au suffrage du
ministre ou des commissions de classement que des éléments d’information
insuffisants. Il devient ainsi impossible de distinguer, de l’agent médiocre ou
même franchement mauvais, le fonctionnaire de mérite, finalement victime de cet
"égalitarisme" coupable, alors que seul pourtant il a droit à la
sollicitude de ses chefs. Sur cent dossiers, combien en est-il où l'accent de
la vérité ose s'écrire nettement, aux risques et périls du supérieur qui note ?
La loi de 1905 a perdu son sens initial
dans la pratique qui, peu à peu, s'est établie de divulguer ses notes à tout
intéressé, non plus seulement dans les
conjonctures qu'elle avait prévues, mais dans toutes les circonstances où il
lui plaît de les connaître. Dès lors, soit par indifférence, soit pour
complaire à certaines protections, soit encore - et c'est le plus grave – pour
se débarrasser de subordonnés indésirables par un avancement qui les éloignera ou pour éviter les
représailles du fonctionnaire vindicatif ou la la menace de ses défenseurs, le
Chef trop prudent tait ce qu'il sait, jette parfois même un voile sur certaines
tares et formule une appréciation qui ne permet à l'autorité supérieure ni de
sanctionner ni de prévoir à temps les fautes. Un jour vient où, par l'éclat
d'un scandale, la funeste influence de l'errement que je signale s'atteste dans
l'impunité dont un coupable a pu jouir, dans l'avancement même dont il a pu
profiter, grâce à la persistance des notes élogieuses dont la veulerie de ses
chefs l'a fait bénéficier.
Il faut en finir avec de pareilles méthodes. Quiconque est chef d'un
service et appelé à noter des subordonnés devra se souvenir que la conscience
et le courage demeurent son premier devoir. Il est inadmissible que sa
défaillance de caractère facilite des promotions injustes, abuse la bonne foi
des commissions d'avancement et rejette en fin de compte, au regard de
l'opinion, la responsabilité de certaines impunités sur le ministre que les
dépècements successifs de son pouvoir originel ont privé, on l'ignore trop, du
droit de punir, de révoquer ou de sanctionner directement et d'urgence.
Je ne méconnais pas, surtout dans les temps que nous vivons, qu'il faut
aux chefs dont je parle une singulière forme d'âme pour braver les coups
auxquels leur franchise les exposera. Ils n'eurent, à mon exemple, qu'à en
prendre l'habitude, en considérant par ailleurs que la certitude du devoir
accompli confère la meilleure cuirasse contre l'assaut des calomnies.
J'aimerais n'inscrire dans cette circulaire que l'appel qu'elle adresse à la
conscience de mes collaborateurs ; mais je leur dois l'exemple de la franchise
que j'exige d'eux en les prévenant que tout auteur de notes élogieuses
accordées à un subordonné qui en apparaîtra indigne verra, le cas échéant, sa
propre responsabilité recherchée et rigoureusement sanctionnée.
Vous voudrez bien m'accuser réception de cette circulaire que vous aurez à
communiquer à tous les fonctionnaires, chefs de service, relevant du Ministère
de l'Intérieur.
Le Ministre L'Intérieur
Loi du 22 avril 1905 portant fixation du budget des dépenses
et des recettes de l'exercice 1905.
Article 65 Version en vigueur depuis le 01 mars 2022
Modifié par Ordonnance n°2021-1574 du 24 novembre 2021 -
art. 9
"Tous les militaires, tous les employés et ouvriers de
toutes administrations publiques ont droit à la communication personnelle et
confidentielle de toutes les notes, feuilles signalétiques et tous autres
documents composant leur dossier, soit avant d'être l'objet d'une mesure disciplinaire
ou d'un déplacement d'office, soit avant d'être retardé dans leur avancement à
l'ancienneté."


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