OBSÈQUES SANS FAMILLE
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Philippe Dehay - il y a 10 heures - Vendredi 6 novembre 2026 à 00:46 ·
Pause Emotion
- il y a 5 jours
Samedi 31 octobre 2026 à 13:00 -
« Obsèques sans famille. Mardi, 10 heures. Prévoir le minimum. »
C'est le
message que la mairie de Limoges m'envoie une trentaine de fois par an. Je suis
maître de cérémonie aux pompes funèbres municipales depuis dix-huit ans. Quand
quelqu'un meurt sans personne, quand aucun enfant, aucun cousin ou voisin ne
réclame le corps, c'est la commune qui paie l'enterrement. Le cercueil est en
pin. Il n'y a pas de fleurs, pas de faire-part, et le carré du cimetière de
Louyat est tout au fond, contre le mur. D'habitude, nous sommes trois : les
deux porteurs et moi. Je lis le nom, la date de naissance et quelques mots que
j'écris moi-même la veille, parce qu'il me semble que personne ne devrait
partir sans qu'on dise une phrase à voix haute.
Et depuis dix
ans, il y avait aussi un vieux monsieur. Il se tenait toujours au même endroit,
sous le marronnier, à vingt mètres de la tombe. Il portait un manteau trop
grand et un bonnet de laine, été comme hiver, avec un sac de sport bleu à ses
pieds. Du sac sortait une tête de chat tigré, avec une oreille entaillée en
forme de V. Le monsieur ne s'approchait jamais. Il enlevait son bonnet quand on
descendait le cercueil, il restait jusqu'à la dernière pelletée, puis il
repartait avec son sac sans un mot. Je crois que je l'ai vu à plus de deux
cents enterrements. Je ne lui ai jamais parlé. Je pensais que c'était un
original, quelqu'un qui aimait les cimetières. Mes porteurs l'appelaient « le
paroissien ».
Un mardi de
janvier, il n'était pas sous le marronnier. Le jeudi, la mairie m'a envoyé un
nouveau message. « Obsèques sans famille. Homme, 79 ans, sans domicile fixe.
Trouvé sous le pont Saint-Étienne. Hypothermie. » Je suis allé à la morgue pour
vérifier l'identité, comme toujours. Quand on a ouvert la housse, j'ai reconnu
le bonnet de laine. Il s'appelait Albert Mazaud. Dans le sac bleu, la police
avait trouvé deux chemises, une brosse à dents, une boîte de croquettes, et un
cahier d'écolier à la couverture gondolée par la pluie. Sur la première page,
il avait écrit : « Ceux que j'ai accompagnés. » Il y avait deux cent
quarante-trois noms, chacun avec la date, l'heure et une petite phrase.
« Madame
Fernande Roux, 91 ans. Il pleuvait. Le monsieur des pompes funèbres a dit
qu'elle avait été couturière. Je ne savais pas. »
« Monsieur
Kofi, 34 ans. Personne. Même pas de prénom complet. Le chat a miaulé quand ils
ont descendu. » « Monsieur Lucien Brachet, 66 ans. Je l'avais connu au foyer.
Il me devait 5 euros. Je les ai laissés sur la tombe. » Le premier nom datait
de mars 2014. C'était une femme : Odette Mazaud, 71 ans. Il m'a fallu deux
jours aux archives de la mairie pour comprendre. Odette, c'était sa femme. Ils
avaient tenu une petite cordonnerie rue de la Boucherie pendant trente ans.
Après la faillite, il y avait eu les dettes, l'expulsion, puis la rue, à deux.
Elle était morte à l'hôpital pendant l'hiver 2014. Lui était en garde à vue ce
jour-là pour avoir volé une couverture à la gare. Quand il est sorti, elle
était déjà enterrée par la commune, au fond du carré, contre le mur. Sans lui. Le
chat, c'était le sien à elle. Elle l'avait trouvé sous un banc, place de la
Motte. Elle l'avait appelé Ressemelle, parce qu'il avait été « réparé » : une
oreille déchirée, une patte qui boitait. Depuis ce jour-là, Albert n'avait plus
raté un seul enterrement sans famille. Il lisait les avis à la mairie, affichés
sur le panneau du hall, et il traversait la ville à pied avec le chat dans son
sac. Il voulait que personne ne parte comme Odette, sans quelqu'un sous le
marronnier. Et le jour de sa mort à lui, je savais qu'il n'y aurait personne
sous le marronnier. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Le soir, j'ai écrit un
texte. Je l'ai mis sur la page Facebook des pompes funèbres, que personne ne
lit jamais. J'ai raconté le vieux monsieur, le sac bleu, le cahier, les deux
cent quarante-trois noms. J'ai écrit l'heure de l'enterrement. J'ai fini par
une seule phrase : « Il a accompagné tout le monde. S'il vous plaît,
accompagnez-le. »
Il restait un
problème : le chat. La police l'avait trouvé contre le corps, sous le pont, et
il refusait de quitter la fourrière. Il ne mangeait pas et il crachait sur tout
le monde. On m'a dit qu'il serait euthanasié la semaine suivante s'il ne se
calmait pas. Je suis allé le chercher. Je n'avais jamais eu de chat. Quand j'ai
ouvert la cage, j'ai posé le cahier d'Albert à l'intérieur, sur la couverture.
Ressemelle l'a reniflé longtemps. Puis il s'est couché dessus, et il s'est
laissé emporter. Le mardi, à 10 heures, il gelait à Louyat. Quand je suis
arrivé avec le corbillard, il y avait des voitures garées jusque sur l'avenue.
J'ai cru à un autre enterrement. Ils étaient plus de trois cents. Il y avait
des retraités, des étudiants, des gens du foyer de la rue des Petites-Maisons,
deux infirmières encore en blouse sous leur manteau, un adjoint au maire, et
une dame âgée qui avait apporté un bouquet de mimosa « parce que c'était la
fleur d'Odette », disait-elle. Elle avait été leur cliente à la cordonnerie. Il
y avait aussi des familles de ceux du cahier. Des gens qui avaient appris, trop
tard, la mort d'un frère ou d'un oncle perdu de vue, et qui avaient lu sur
Facebook que quelqu'un avait été là. Une femme s'est approchée de moi en
tremblant. « Kofi, c'était mon fils. On le cherchait depuis six ans. » Mes
porteurs n'ont pas dit un mot. L'un d'eux s'essuyait les yeux avec son gant. J'ai
lu le nom d'Albert. Puis j'ai ouvert le cahier et j'ai lu les deux cent
quarante-trois noms, un par un. Ça a pris quarante minutes. Personne n'est
parti. À chaque nom, quelqu'un dans la foule répétait doucement : « Présent. » Ressemelle
était dans son sac bleu, à mes pieds. Quand on a descendu le cercueil, il a
sorti la tête et il a miaulé, une seule fois, longtemps. La mairie a accepté ce
que je lui ai demandé. Albert est enterré à côté d'Odette, au fond du carré,
contre le mur. Sur la petite plaque de la commune, on a ajouté une ligne, payée
par les dons : « Il n'a laissé personne partir seul. » Ça fait deux ans.
Ressemelle vit
chez moi. Il dort sur le cahier, que j'ai mis dans un tiroir de mon bureau. Et
maintenant, quand je reçois le message de la mairie, « Obsèques sans famille,
prévoir le minimum », je ne suis plus jamais à trois. Un petit groupe s'est
formé : une quinzaine de personnes qui reçoivent un texto de moi la veille.
Elles viennent, sous le marronnier, par tous les temps. Moi, j'arrive avec un
sac de sport bleu. J'enlève mon bonnet quand on descend le cercueil. Et le soir, dans un nouveau cahier, j'écris
le nom.

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